Pouvez-vous décrire quel est votre rôle exact auprès des enfants dans ce dossier ?
« J’étais l’avocate avec Maître Boguet. L’administrateur ad hoc, c’est une personne qui a été désignée pour représenter les intérêts des enfants. Donc mon rôle, c’était de représenter ce qui semblait être le mieux pour eux, c’est-à-dire leur intérêt », confie-t-elle.
Quelles sont les priorités que vous avez fixées lorsque vous avez décidé de représenter les enfants dans une affaire qui est autant médiatisée ?
« La priorité, c’était de les préserver. C’était un dossier qui a suscité énormément de curiosité. Il y a eu beaucoup de journalistes, de pression, et pendant des années, nous avons essayé au maximum de les protéger de l’hystérie médiatique. Je crois que nous avons réussi, même si l’aîné a pu être exposé à ce qu’il a entendu. »
Et justement est-ce que ça a marqué le côté psychologique des enfants dans cette histoire ?
Aujourd’hui, nous n’avons pas encore le recul nécessaire, le procès s’est achevé le 17 octobre 2025 et j’ai revu les enfants il y a une semaine. Avec le temps, nous allons nous revoir, d’autant qu’un autre procès est prévu. Je n'ai pas encore assez de recul, mais ce qui est certain, c'est que nous avons tout fait pour les protéger. Nous ne maîtrisions pas l'extérieur. Tant que l'affaire était à l'instruction, sous le sceau du secret, ils étaient relativement préservés. Mais à partir du moment où le procès est devenu public, ils ont été exposés. Ils ont entendu parler de leur affaire... de papa Cédric et de maman Delphine.
Comment préparez-vous justement les enfants avant qu'ils ne soient amenés à s'exprimer ou à être représentés ?
“Je connais les enfants, il faut le savoir depuis juin 2021. Il s'est passé des années, on les a reçus régulièrement. Au début de l'ainé, puis la petite, mais à ce moment-là, elle devait avoir 2 ans. Donc, à 2 ans, on ne reçoit pas un enfant. Moi, j'ai commencé à la recevoir à partir de 3 ans. Donc déjà voir comment ils vont. Est-ce qu'ils ont des questions et est-ce qu'ils veulent savoir des choses ?”
Quels sont les vrais défis et enjeux lorsque l'enfant doit exprimer son ressenti, dans un contexte qui est aussi lourd ?
“Mon but, c'est que les enfants grandissent le mieux possible, en les préservant de ce qu'il y a autour. Donc, contrairement à ce qu'on peut penser, on écoute, on ne va pas les orienter, on ne va pas dire papa, il est méchant, il est en prison. On va répondre à des questions, et le défi pour moi lors du procès, c'était vraiment qu'on perçoive leur évolution. Mon défi, c'était vraiment, de manière générale, lorsque je défends des victimes, c’est d'être au plus juste dans ce qu'ils ont vécu, c’est vraiment de faire passer leur message.”
Comment parvenez-vous, malgré la difficulté, à garder la distance avec les émotions en tant qu'avocat ?
“J'ai envie de dire, c'est un peu de l'expérience. J'ai accompagné pendant des années des enfants qui étaient victimes de viols de la part d'un père, d'un parrain… d'autres enfants qui ont grandi avec maman qui a été tuée par papa. Je ne ferais pas bien mon travail si je ne prenais pas de recul. L'idée de prendre du recul, ça se fait naturellement, mais pour autant, on n'est pas des personnes insensibles et quand je plaide, je vais les porter. Je vais y mettre toute ma sensibilité pour essayer d'être plus juste de leurs pensées, leurs sentiments. Ce sont des enfants après un procès qui en général sont libérés. En l'occurrence les enfants Jubillar, ce n'est pas parce que papa, il reste en détention, pas du tout, ils n'avaient pas un objectif précis. C'est des enfants et ça reste leur père. La libération, c'est d'avoir une vérité judiciaire, c'est-à-dire qu'ils ont grandi pendant des années en se demandant au départ qu'est-ce qui s'est passé, concernant maman, et puis à un moment donné, l’enfant va se questionner en se disant que ça peut-être que papa, c'est papa et il veut que son père réponde à ses questions, et à la fin, c'est la justice qui lui donne une réponse et ça fait un effet libératoire.”
Votre réponse m'étonne. J'ai toujours entendu dire qu'un avocat devait garder une certaine distance et mettre ses émotions de côté pour rester neutre, mais je réalise finalement que ce n'est pas toujours le cas.
“À la cour d'assises, ce n’est pas du tout le cas, souvent même Emmanuel Franck, Alexandre Martin, ils ont porté un homme, ils ont porté un ressenti. Moi, je porte la parole d'enfant. Dont la maman a été tuée et dont le père est incarcéré, c'est terrible. L'idée, c'est que je veux que les jurés et les juges comprennent ce qu'ont vécu les enfants, on y met de l'émotion. Être avocat, ce n’est pas être neutre. Être avocat, c'est défendre les intérêts de son client.”
"Y a-t-il un souvenir ou un moment qui vous a profondément marqué ?"
“Quand la maman de Cédric, Madame Fabre, est venue déposer à la barre. Ça a été très lourd parce qu'on ne s'attendait pas à ce qu'elle allait dire cela, on avait beaucoup d'attente par rapport à ça. C'est assez surprenant d'ailleurs sa déposition parce qu'elle était du côté des victimes parce qu'elle a fait le choix de soutenir ses petits-enfants. Elle a commencé sa déposition. En se disant : « Je regrette de ne pas avoir mis plus de sens au propos tenu par mon fils. C'est-à-dire : “Je vais la tuer, on va l'enterrer et on ne la retrouvera pas.”
Ce qui m'a marqué dans ce procès, c’est la lourdeur de la condamnation. Je m'interroge sur la manière dont la justice parvient à établir une telle sentence en l'absence de corps. Qu'en pensez-vous ?
“La peine a été lourde, mais elle a été à la hauteur du fait de l'absence de corps et de l'absence de remise en question de Cédric, et d'ailleurs dans la motivation des juges et des jurés, il est indiqué aussi, et pour justifier la peine, que la famille n'a pas de corps pour pouvoir se recueillir. Donc c'est quelqu'un qui n'a pas avancé, qui n'a pas cheminé, qui était complètement inaccessible. Et il n'y avait pas rien dans ce dossier, il y avait assez d'éléments pour entrer en voie de condamnation. Aujourd'hui, on a un enfant qui veut faire un deuil, pour faire un deuil, demander un endroit où se recueillir, ce qui a justifié cette peine très lourde.”
INTERVIEW faite le 24 NOVEMBRE 2025 par MARIA HADI

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