Un pays en révolte
Du 8 au 13 septembre 2025, le Népal a été le théâtre d’un mouvement de contestation d’une ampleur inédite. À l’origine : le blocage de 26 plateformes de réseaux sociaux, dont Facebook, YouTube, X et LinkedIn, décidé par le gouvernement de Khadga Prasad Sharma Oli. Officiellement motivée par une décision de justice de 2023, la mesure a été perçue comme une tentative de museler la liberté d’expression. L’effet fut inverse : la jeunesse, moteur de la contestation, a embrasé Katmandou et d’autres grandes villes du pays.
La jeunesse en première ligne
Dans ce pays de 30 millions d’habitants, où l’âge médian n’est que de 23 ans, la Génération Z, représentant près de 40 % de la population, a été l’âme du soulèvement. Lassés par la corruption endémique, le népotisme et une instabilité politique chronique marquée par 14 Premiers ministres en 17 ans, les jeunes ont trouvé dans la rue un exutoire à leur colère. Le blocage des réseaux sociaux, décidé par le gouvernement au nom d’un arrêt de la Cour suprême de 2023, a paradoxalement attisé la contestation. En ligne comme dans les manifestations, des dizaines de milliers de participants ont contourné la censure en multipliant slogans viraux et références à la pop culture, telle la bannière du manga One Piece, devenue symbole fédérateur de la révolte.
Répression et flambée de violence
Dès le 8 septembre, la contestation s’est intensifiée à Katmandou. Les forces de l’ordre ont d’abord dispersé la foule avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau, avant d’ouvrir le feu. Le bilan est lourd : au moins 19 morts et plus de 400 blessés. Dans la foulée, le domicile du Premier ministre a été incendié, tout comme le Parlement népalais. Face à la gravité des affrontements, l’armée a été déployée dans la capitale.
Chute du gouvernement et transition historique
Sous la pression de la rue, le Premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli a présenté sa démission le 9 septembre, entraînant avec lui plusieurs membres de son cabinet, dont le ministre de l’Intérieur Ramesh Lekhak. Dans sa lettre, il a justifié son départ par la volonté de « permettre une solution politique ». Figure marquante de la vie publique, Sharma Oli avait déjà dirigé le pays à plusieurs reprises depuis 2015. Sa chute, brutale et inattendue, marque une rupture inédite dans l’histoire politique du Népal.
Le 13 septembre, Sushila Karki, ancienne présidente de la Cour suprême, a été désignée Première ministre par intérim. Première femme à accéder à cette fonction, elle se retrouve chargée d’une mission délicate : apaiser la rue, superviser les enquêtes sur les violences et préparer des élections anticipées. Dans la foulée, le gouvernement a levé le blocage des réseaux sociaux, mettant fin à cinq jours de coupure numérique.
Un mouvement révélateur
Au-delà de la chute d’un gouvernement, cette révolte exprime l’épuisement d’une jeunesse confrontée à la corruption, au népotisme et à l’absence de perspectives économiques. Malgré une croissance de 4,6 % en 2024, des millions de Népalais continuent de travailler dans des conditions précaires à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe.
Le soulèvement de septembre 2025, qui a coûté la vie à près d’une vingtaine de personnes, pourrait bien constituer un tournant historique pour le Népal. Reste à savoir si cette contestation débouchera sur un véritable changement politique, ou si elle rejoindra la longue liste des espoirs déçus du peuple népalais.
Vers où va le Népal ?
L’avenir politique du Népal reste incertain et plusieurs scénarios se dessinent. Des élections anticipées, si elles sont organisées de manière libre, transparente et crédible sous supervision nationale et internationale, pourraient contribuer à apaiser la crise. Une réforme constitutionnelle ou institutionnelle visant à limiter la corruption et à renforcer les libertés publiques apparaît également nécessaire, mais suppose un compromis entre des partis profondément divisés.
Dans ce contexte, les forces politiques traditionnelles pourraient s’affaiblir, laissant la place à de nouvelles dynamiques portées par la jeunesse, les mouvements civiques et les intellectuels, à condition qu’ils parviennent à se structurer. Toutefois, le risque d’une dérive autoritaire demeure si la stabilité et la sécurité sont utilisées pour justifier des mesures de répression accrues.
Enfin, la dimension internationale jouera un rôle clé : entre l’influence de l’Inde et de la Chine et la pression des organisations internationales, le pays sera scruté quant au respect des droits humains, de la liberté d’expression et de la crédibilité du processus démocratique.
Le sentiment populaire : désillusion, colère, demandes de changement
Derrière la colère immédiate qui a embrasé les rues, plusieurs frustrations de longue date ressortent. La corruption persistante alimente un profond sentiment d’injustice, de nombreux Népalais estimant que le système politique favorise avant tout les élites. Le manque d’emploi, particulièrement pour la jeunesse, contribue à un sentiment de marginalisation et à l’absence de perspectives économiques claires pour la génération Z.
Les libertés civiles apparaissent également menacées : le blocage des plateformes sociales a été perçu comme un signe concret de restriction de la liberté d’expression, d’autant plus sensible dans un pays où Internet constitue un espace vital d’échanges pour les jeunes.
Le Népal traverse une période charnière. Après des années de promesses non tenues, de gouvernements fragiles et de frustrations populaires, l’étincelle est venue des réseaux numériques, mais c’est dans les rues que s’exprime la colère. Le peuple réclame non seulement une rotation politique, mais une refondation fondée sur la transparence, la responsabilité et la liberté.
Le gouvernement provisoire a pour tâche immense de restaurer la confiance, de juger les abus et de jeter les bases d’un ordre politique capable de répondre aux aspirations d’une population jeune et exigeante. S’il échoue, le risque est non seulement celui de nouvelles violences, mais aussi un affaiblissement durable des institutions, une polarisation accrue et un recul des libertés.
Article écrit par MARIA HADI.

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