Économie

Actualité économique : Le poulet brésilien

Le poulet brésilien met des plumes dans le moteur diplomatique de Macron

Au printemps 2025, un dossier inattendu s’impose au cœur des relations franco-brésiliennes et européennes : celui de la volaille. Derrière les poulets brésiliens se profile un carrefour de commerce mondial, de normes sanitaires et de rivalités agricoles. Le Brésil confirme sa place de géant de l’élevage de volaille : pour l’année 2024, le pays a exporté un volume record de 5,294 millions de tonnes de viande de poulet, selon les données de l’Association brésilienne de la protéine animale (ABPA). La valeur totale des exportations atteignait environ 8,97 milliards de dollars américains pour 5,14 millions de tonnes exportées en 2023. Environ 33 % de la production nationale est destinée à l’exportation, et le pays représente à lui seul près de 31 % des exportations mondiales de viande de poulet, confirmant sa domination sur ce marché stratégique.

En parallèle, l’Union européenne et le bloc Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) ont conclu un accord prévoyant, pour la volaille, un quota de 180 000 tonnes importables à droit de douane nulle sur cinq ans. Ce quota représenterait environ 1,4 % de la consommation européenne de volaille. Pour le bœuf, un quota distinct de 99 000 tonnes est prévu, équivalant à 0,6 % de la production du Mercosur. Ces volumes peuvent sembler modestes, mais ils sont symboliques : pour les filières européennes, déjà fragilisées par la concurrence mondiale, cet accord soulève des inquiétudes profondes sur la soutenabilité du modèle agricole européen face à un géant agro-exportateur comme le Brésil.

C’est dans ce contexte que survient, en mai 2025, une crise sanitaire majeure : un foyer de grippe aviaire (HPAI) est détecté dans un élevage commercial de volailles dans l’État de Rio Grande do Sul, au sud du Brésil. L’annonce entraîne immédiatement la suspension des importations brésiliennes par plusieurs partenaires majeurs, dont la Chine et l’Union européenne. Les conséquences sont immédiates : en mai 2025, les exportations de poulet brésilien chutent de 17,6 % en volume par rapport au mois précédent, tombant à 363 100 tonnes, tandis que la valeur totale baisse de 19 %, à 654,7 millions de dollars. Un coup dur pour un secteur qui espérait encore une croissance de +3 à +5 % sur l’année, visant une exportation totale de 5,2 millions de tonnes.

Pour le Brésil, cette suspension a un double impact. D’un côté, les pertes économiques directes affectent un secteur-clé de son agrobusiness, fortement intégré dans l’emploi rural et dans la balance commerciale du pays. De l’autre, cette crise sanitaire érode l’image de fiabilité d’un exportateur longtemps considéré comme “sûr” sur le plan sanitaire. Selon la FAO, la filière brésilienne de volaille repose sur des chaînes contractuelles extrêmement intégrées, mais également vulnérables aux aléas sanitaires mondiaux.

Du côté européen, la situation n’est pas neutre. Même si le quota Mercosur (180 000 tonnes) ne représente qu’une faible part de la consommation totale de volaille de l’UE, certains experts estiment que les importations cumulées (existantes plus quotas Mercosur) pourraient atteindre jusqu’à 9 % du marché européen. Les syndicats agricoles dénoncent ainsi une “concurrence déloyale” et un dumping environnemental, soulignant que les normes brésiliennes en matière de traçabilité, de bien-être animal ou d’usage d’antibiotiques sont nettement inférieures aux standards européens. Le risque, selon eux, est de fragiliser davantage une agriculture européenne soumise à des contraintes environnementales fortes, alors que les importations étrangères pourraient bénéficier de coûts moindres grâce à des réglementations plus souples.

Sur le plan écologique et sanitaire, la crise de la grippe aviaire met en lumière les dérives du modèle d’élevage intensif. La production brésilienne de volailles repose massivement sur l’utilisation de soja pour l’alimentation animale, un soja souvent issu de zones de déforestation amazonienne. Cette dépendance engendre un coût environnemental élevé : déforestation, émissions de CO₂ , perte de biodiversité, pollution des sols et des eaux. En Europe, où la traçabilité et les restrictions d’usage d’antibiotiques sont strictement encadrées, cette différence de standards crée un déséquilibre structurel. Si l’Union européenne continue d’importer des produits issus de systèmes plus polluants, elle risque de contredire ses propres ambitions écologiques affichées dans le Pacte vert européen et la stratégie “Farm to Fork”.
Pour Emmanuel Macron, ce dossier se révèle particulièrement sensible. D’un côté, il souhaite consolider la relation stratégique entre la France et le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva. De l’autre, il doit faire face à une forte opposition interne : syndicats agricoles, filières d’élevage et électorat rural dénoncent un risque de désindustrialisation agricole. La France plaide donc pour que l’accord UE-Mercosur intègre des clauses miroirs, garantissant que les produits importés respectent les mêmes normes environnementales que ceux produits en Europe, ainsi que des clauses de sauvegarde permettant de suspendre certaines importations en cas de déséquilibre grave. Mais le Brésil rejette toute idée de rouvrir les négociations sur les quotas, estimant l’accord “équilibré” et déjà avantageux pour les deux blocs.

Article écrit par MARIA HADI

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